Coronavirus, je n’aurai jamais cru apprendre cela

unsplash-logoAdli Wahid

 Nous sommes si nombreux à nous contenter d’avancer un pied devant l’autre, sans même nous étonner de ce petit miracle matinal.

Michel Serres

J’étais à l’extérieur du bureau, dans un autre lieu que celui qui est habituel, deux cents kilomètres de mon lieu de travail habituel. Nous étions plutôt coupés du monde, avec quelques collègues, lorsque les rumeurs de confinement sont arrivées. Être dans ce bureau, déconnecté du monde, je recevais les nouvelles comme des coups de massue. Je n’avais pas suivi les débuts en Chine. J’évite les nouvelles; elle me crée du stress en général.

Ma première réaction fut de nier, de comparer avec d’autres statistiques. Minimiser me faisait du bien. La faim dans le monde fait tellement plus de morts; les accidents de voiture également et sans parler de la mort des enfants de moins de cinq ans, qui est tellement plus. Je n’étais pas plus calme après m’être dit tout cela.

Sur la route du retour, on a appris que nous étions parmi le personnel essentiel, et ce, après ces trois jours de déconnexion de la réalité et de nos habitudes. Une cinquantaine d’entre nous allions travailler, des centaines resteraient à la maison; un accident de la route, surement mortel devant nos yeux, faisait amplifier, dans mon corps, le stress. 

La peur contrôlait ma vie à présent.

Sortir faire mon épicerie, aller travailler, ces actions habituelles étaient  équivalentes à risquer la vie; pas uniquement que la mienne, aussi celles des gens qui me sont précieux. Alors, je me purellise, je me décontamine au point que mon odeur corporelle devient cet alcool, qui me donne tant de maux de tête. Je ne vais plus dans aucun commerce; comme si j’allais mourir sur-le-champ.    

J’ai confiné ma vie pour que rien ne la dérange. Rien ne doit être touché. Rien.

Dimanche dernier, je posais une question dans l’émission de radio « C’est fou » de Radio Canada :

«  Bonjour, Serge Bouchard et Jean-Philippe Pleau, j’étais curieux de savoir votre pensée sur la crise versus la sécurité . Est-ce que ce virus a mis à plat le concept de sécurité que la société a mis en place depuis l’après-guerre ? »

De poser cette question, de me poser cette question fut un petit déclencheur en moi : je suis mortel.

Oui, depuis dix ans, j’écris là-dessus, suite à toutes mes expériences de maladies, d’accidents qui m’ont fait frôler la mort. Depuis dix ans, je parle de moment présent, ce concept, si vaste et tellement impalpable. Mais, aujourd’hui, fini la théorie et ces mots alignés les uns après les autres pour inspirer; aujourd’hui, c’est la vie.

Si être mortel ne m’est, pas nouveau, voir que, je suis (tellement) accroché à la vie, l’est. Je me suis tellement battu depuis quelques années pour me bâtir un confort dans une vie des plus lourdes.

« Je fais partie de mon époque » ai-je souvent dit. Je suis de la génération qui n’a pas connu la guerre des épidémies des années 50 et 60. J’ai vécu des petits drames et des maladies qui ne concernaient que moi. Rien de planétaire. 

Alors, oui, j’ai peur. J’aime les mots d’Alexandre Jollien « Je me méfie des hiérarchies dans la souffrance. Tout tourment est de trop pour celui qui le subit.»

J’ai peur de mourir, peur de l’incertitude, peur de la perte de contrôle. 

« C’est dans l’angoisse que l’homme prend conscience de sa liberté. » disait Jean-Paul Sartre. J’essaie de me calmer, de m’offrir du bon et aussi de regarder dans les yeux la mort, de me dire que cela m’arrivera lorsque cela doit m’arriver. 

Le grand choc de ce virus est qu’il m’a fait découvrir l’éphémère de la vie et non pas la théorie. Le vrai qui est que, tout peut se finir sur un claquement de doigts.

Même si cela fait longtemps que je ne crois pas que le bonheur soit constant, est-ce que je l’ai vraiment vécu? 

Puis il y a le confinement aidant notre système de santé à réagir et ce confinement qui nous met face à soi, froidement, face à nos manques, à nos vides. Le silence, ce révélateur de l’essentiel, écrivais-je dans un article, parfois vide, parfois rempli de cri, de bruit.

Pour certaines personnes, la crise du coronavirus sera même une tempête spirituelle .

Finalement, je crois que cette crise serait pour moi, comme un rééquilibrage. Matthieu Ricard le dit si bien :

« Souviens-toi qu’il existe deux types de fous : ceux qui ne savent pas qu’ils vont mourir, ceux qui oublient qu’ils sont en vie. »

Je suis en vie. À moi de ne pas l’oublier.